L'œuvre de la "Sherlock Holmes" de l'Himalaya perdure à l'ère numérique
Dans un restaurant bondé de Katmandou, l'Allemande Billi Bierling soumet les grimpeurs à un interrogatoire précis sur leurs ascensions, qu'elle consigne ensuite minutieusement dans une base de données, "The Himalayan Database", véritable bible de l'alpinisme depuis plus de 60 ans.
C'est à cette alpiniste de 58 ans que la journaliste américaine Elizabeth Hawley, décédée en 2018, a confié cette lourde tâche.
"C'était une passion pour elle", se souvient Mme Bierling à l'issue d'un entretien dans la capitale népalaise avec deux grimpeurs - un Russe et un Ukrainien - sur leur ascension du Manaslu, le huitième plus haut sommet du monde.
Le Néo-Zélandais Edmund Hillary et le Népalais Tenzing Norgay, premiers à atteindre le sommet de l'Everest en 1953, l'avaient surnommée la "Sherlock Holmes du monde de l'alpinisme". Et pourtant, Elizabeth Hawley n'a jamais monté un seul sommet.
"Elle n'est même jamais allée sur un camp de base" explique celle qui a repris le flambeau.
Cela n'a pas empêché sa base de données de devenir la référence des expéditions, tant pour les alpinistes que pour les historiens et les chercheurs.
- Travail de fourmi -
Billi Bierling a rencontré l'Américaine en 2001 alors qu'elle s'apprêtait à gravir le mont Baruntse (7.129 m).
Elle a commencé à lui prêter main forte en 2004 et depuis, fait toujours partie de l'équipe qui poursuit son œuvre, mettant à jour, année après année, l'immense registre.
Elle se souvient de la manière dont l'ancienne journaliste, morte à l'âge de 94 ans, soumettait tous les grimpeurs, célèbres ou non, au même interrogatoire rigoureux.
A l'heure où un nombre croissant d'alpinistes gravit chaque année les plus hauts sommets de la planète, recenser ces ascensions est plus crucial et plus complexe que jamais.
Dans les années 1970, Mme Hawley se rendait à l'aéroport de Katmandou au volant de sa Coccinelle Volkswagen bleue pour repérer tous ceux portant de lourdes chaussures d'alpinisme à la descente des deux ou trois vols internationaux hebdomadaires.
Puis les grimpeurs eux-mêmes sont partis à sa recherche.
En 1991, l'Américain Richard Salisbury, conscient de l'importance et de la fragilité des archives, a proposé de les numériser.
La tâche a nécessité près de 11 années, confie-t-il, évoquant un travail de fourmi pour convertir "près de 40 tiroirs de dossiers entièrement remplis" de rapports d'expédition manuscrits, en une base de données numérique, consignant l'identité des grimpeurs, les dates de l'expédition ou encore l'itinéraire emprunté.
"Il était très important pour un alpiniste que son ascension soit enregistrée dans la Himalayan Database", explique Garrett Madison, interrogé par l'AFP depuis le camp de base de l'Everest, et qui organise des expéditions au Népal depuis les années 2000.
- "Tout va tellement vite" -
Pour l'alpiniste japonais Tatsuro Sugimoto, de passage à Katmandou après avoir réalisé la première ascension du Jarkya (6.473 mètres), cette base de données est essentielle pour les grimpeurs en quête de nouveaux records et de nouvelles voies.
Mais à l'image de l'alpinisme, l'ampleur de la tâche s'est accrue de façon exponentielle.
Chaque saison, des centaines d'alpinistes affluent au Népal. Et certains gravissent plus d'un sommet.
"A un moment, je me suis dit: ce n'est plus possible", confie à l'AFP Mme Bierling. "Si nous voulions rencontrer tout le monde (...) il nous faudrait une armée de 100 personnes."
Désormais, la Himalayan Database intègre à ses archives les chiffres officiels fournis par le ministère népalais du Tourisme.
"Tout va tellement vite. Les gens vont et viennent, ils arrivent et repartent."
Le Népal a par exemple délivré un nombre record de 492 permis d'ascension de l'Everest pour les étrangers cette saison, avec une véritable ville de tentes installée au pied de la montagne.
Les projecteurs sont désormais braqués sur les ascensions les plus audacieuses, qui repoussent les limites.
Mais la base de données continue de suivre l'un des principes clés de Mme Hawley: en premier lieu, faire confiance à l'alpiniste.
Et si d'aventure un doute émerge quant aux informations fournies, alors l'équipe de l'immense registre s'attarde à les vérifier, explique Tobias Pantel, un bénévole de 39 ans.
Par conséquent, certaines ascensions sont assorties de la mention "contestée", explique Mme Bierling. Et d'ajouter: "Je me demande souvent ce qu'en dirait Miss Hawley".
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